Manipulation par les chiffres

Le Théorème d’Hypocrite.

Une histoire de la manipulation par les chiffres,
de Pythagore au Covid-19

Antoine Houlou-Garcia et Thierry Maugenest (Albin Michel)

Houlou-Garcia, ancien statisticien à l’INSEE, doctorant à l’EHESS sur l’usage des mathématiques en théorie politique, chargé de cours à l’université de Trente, a reçu le prix Tangente de vulgarisation scientifique pour son livre «Mathematikos» et publié plusieurs essais sur les mathématiques.

Les auteurs montrent que «le mensonge le plus pernicieux est le mensonge mathématique» et qu’il ne date pas d’hier.

Montesquieu relevait les absurdités de certains calculs et prédisait notre monde actuel dans lequel le calcul remplace la pensée, tandis que Diderot critiquait les liens «délétères qui unissent politique et mathématiques». Pour Mark Twain, il existe «trois sortes de mensonges: les mensonges, les gros mensonges et les statistiques». Bien d’autres citations encore, de personnages connus de l’histoire, vont dans le même sens.

L’apparente impartialité des chiffres et des calculs cache toutes sortes de manipulations décrites par les auteurs de cet ouvrage: choix subjectif du mode de calcul, addition ou multiplication d‘objets hétéroclites, confusion entre corrélation et causalité, modélisation à partir de données erronées, confusion entre risques relatif et absolu, etc. Bien d’autres manipulations sont décryptées dans les domaines les plus divers au long des 330 pages.

Les chiffres sont neutres mais pas les mathématiciens ni leurs commanditaires, qui utilisent les méthodes de calcul, qui les arrangent et interprètent les résultats chiffrés en fonction d’intérêts ou d’une idéologie.

Mensonges d’autant plus «pernicieux» que la foi en l’autorité scientifique ou l’ignorance de cette gymnastique intellectuelle empêche toute remise en cause et permet aux mathématiques de servir d’«alibi à l’injustifiable» (voir paragraphes sur l’eugénisme).

Ainsi notre monde actuel où la quantification règne en maîtresse presque absolue «ressemble de plus en plus à celui de Machiavel» selon Bertrand Russel («Histoire de la philosophie occidentale», 2017)

Une ancienne analyste à Wall Street, Cathy O’Neil, compare les algorithmes, qui régentent maintenant les politiques, à «des armes de destruction massives». «Les modèles mathématiques… froids et impersonnels… sont déshumanisants».

Et l’homme moyen des statistiques, «recherché par les politiques et les journalistes», n’existe pas. «Produit des équations», l’homme moyen n’a aucune réalité.

«Les politiques publiques pour l’homme moyen», irréel, «accentuent les discriminations et les inégalités sociales»: divers exemples sont donnés dans des secteurs différents, car ces manipulations de chiffres et les indices statistiques impactent la politique, la justice, les finances, l’économie en général, la santé, la culture.

Des indices statistiques, par exemple, sont attribués en fonction du lieu d’habitation des individus. Ceux-ci obtiendront ou non un prêt ou bien seront jugés et condamnés en partie en fonction de cet indice qui va influencer les décisions du banquier ou du juge, et ce, sans rapport avec la solvabilité réelle du demandeur ou la gravité réelle du délit commis.

Les calculs remplacent les jugements réfléchis dans la plupart des secteurs de notre vie, y compris dans la santé, où des protocoles uniformisés remplacent diagnostic et traitement personnalisés.

Diverses manipulations opérées par l’industrie pharmaceutique, qui est coutumière d’études biaisées et mensongères, sont décrites. A titre d’exemple, la corrélation est l’observation de phénomènes se produisant dans les mêmes temps: en été le nombre de coups de soleil et la vente de glaces augmentent, sans relation de cause à effet entre ces deux faits.

Dans des études biaisées, l’excès de cholestérol a été interprété comme la cause d’accidents cardiovasculaires, alors qu’en réalité des études plus complètes et plus rigoureuses ont montré que ce sont des faits concomitants résultant d’autres facteurs dont la «malbouffe». Ces premières études mensongères puis le fait de baisser arbitrairement le seuil de risque du cholestérol de 3 à 1,6 g a permis de mettre la moitié des Américains sous traitement anti-cholestérol. Et d’entretenir ainsi un énorme cheptel de malades par des traitements anti-cholestérol ayant des effets secondaires néfastes. De plus comme le cholestérol n’est pas la cause des problèmes cardio-vasculaires, son traitement ne pénalise pas non plus le marché de la chirurgie cardiaque (commentaire MFT).

La crise sanitaire de 2020 repose en grande partie sur une «agitation de chiffres» et une quantification abusive de la létalité d’un virus. La différence de mortalité par le covid-19 en 2020, entre les pays, par exemple entre la France et l’Allemagne, repose essentiellement sur des calculs différents: les données prises en compte ne sont pas les mêmes.

Les gouvernants, les banques, les assureurs, les laboratoires pharmaceutiques et d’autres encore chiffrent «à l’envi leurs rapports afin d’en dissimuler certaines vérités». «Les mathématiques se révèlent délétères lorsqu’on leur accorde une confiance aveugle et qu’elles finissent par occuper la totalité du champs politique… De science, la mathématique politique est devenue un dogme».

Ce livre, documenté et argumenté, est «un réquisitoire contre le règne despotique de la pensée «calculante» qui déshumanise tous les domaines de notre société.

Commentaire MFT

L’épidémie de 2020 en France a fait moins de morts que l’épidémie de 2017, d’après les courbes de l’INSEE. L’épidémie grippale de 2017 était passée inaperçue dans le grand public, sans renommée médiatique et sans conséquence économique.

Des philosophes et des initiés tels que Pythagore, Platon, Steiner, ont prôné l’exercice des mathématiques pour développer une pensée «pure» libérée des sens. Dès l’Antiquité, des penseurs encourageaient à «l’observation mathématique… à une appréhension idéelle libérée du monde sensible». Cette démarche pour «s’affranchir de sa nature sensorielle et réfléchir à d’autres qualités du monde» constituait pour eux «le premier degré de l’éducation spirituelle» (Steiner: «Philosophie et anthroposophie»).

L’utilisation actuelle abusive et despotique des mathématiques est une contre-image, une perversion de la saine discipline intellectuelle des mathématiques conseillée pour s’engager sur une voie de connaissance.

Par ailleurs, la sélection actuelle des étudiants par les mathématiques apparaît néfaste au scientifique Albert Jacquard: «les maths sont une gymnastique de l’esprit; il est dommage de ne pas les pratiquer, mais on pourrait dire la même chose de la poésie ou de la philosophie. Il est en tout cas scandaleux… de sélectionner les «meilleurs» selon leurs capacités en maths.» (entretien avec H. Planès, prof. de philo au Lycée Rascol). Mais c’est aussi l’ignorance du domaine des mathématiques qui favorise la confiance aveugle dénoncée dans «Le Théorème d’Hypocrite».